Depuis la mi-juin le Pont-Neuf est en travaux du fait d’infiltrations et de vétusté
de réseaux. Le Conseil Général, propriétaire de l’ouvrage, en a profité pour
changer les revêtements sous la direction de Bernard Voinchet, architecte en
chef des Monuments Historiques. Pour les trottoirs l’architecte a réussi à faire
accepter du granit gris et mieux encore pour l’instant aucun potelet, barrière ou
borne ne viennent barrer l’espace. Est-ce une disposition définitive ou un sursis
? Pour tous ceux qui ont souffert pendant tant d’années de la mise à mal des
espaces publics de la vieille ville et des faubourgs y a-t-il là de quoi se réjouir
? La question peut paraître triviale, simpliste et ethno-centrée, mais à force
d’entêtement elle est devenue essentielle, tant la partition de l’espace public par
le mobilier urbain accompagnés de porphyres, granits rose et asphaltes rouge,
ont par leur systématisme, envahis notre ville : les récents aménagements de la
Place Wilson, de la place Saint Sernin ou de la Place Sainte-Scarbes illustrent le
propos. L’aménagement temporaire de la rue d’Alsace montre les difficultés à
arrêter un navire mis en allure de croisière sur trois décennies. Pourtant il existe
d’autres façons de faire en termes d’usages et de dessins : les visites des aménagements
de centres anciens italiens, espagnols ou des nouveaux quartiers
hollandais nous en ont convaincu.
Ponte Vecchio, Saint Ange, Rialto, Lanchid, Galata, Valentré, Dom-Luis… les
ponts fondent et accompagnent les villes. Le Pont-Neuf est de ceux là. Les bords
de Garonne à Bordeaux viennent d’être classés patrimoine mondial UNESCO.
Avons-nous ici pris la mesure des enjeux ? Comment faire d’une conjoncture
une opportunité ? Trois pistes peuvent se dessiner : le plan d’ensemble, la longue
durée et l’asymétrie du fleuve.
Comment faire un projet pour ce pont sans avoir l’idée de ce qu’il adviendra de
l’ensemble des circulations pour le centre ville ? Un plan d’ensemble existerait
mais on l’aurait perdu. On se souvient, il n’y a pas si longtemps, de la place du
Capitole comme terminus d’autobus et de l’énergie qu’il aura fallu pour changer
des habitudes circulatoires vieilles d’un siècle. Pourquoi le Cours Dillon, une des
plus belle figure urbaine de la ville devrait-il garder en tête un terminus de bus
? Ne peut-on déplacer cela et rendre à ce cours sa majesté, pour lui et pour
son lien au pont : du coup le saucissonnage de l’espace en deux piétons, deux
cycles, deux voies de circulation et une voiture n’a plus de sens. On pourrait
agrandir largement les trottoirs, faire de l’ouvrage plus qu’un lieu de passage,
un lieu de vie, une agora « en bosse », une table convexe pour tous, ouverte au
territoire, à la nature, répondant à l’agora « en creux » du Capitole.
Comment inscrire le projet dans la longue durée ? Il semble qu’il faille autant de
temps pour bâtir les vides que les pleins : la place du Capitole démarrée en 1676
fut terminé par sa façade sud à arcades vers 1850, les quais de l’Intendant Saget
planifiés en 1764 restent inachevés et opposables au tiers, la basilique Saint
Sernin attend depuis 1815 que l’espace public qui l’enserre lui donne un peu de
dignité… Le Pont-Neuf quant à lui fut entrepris en 1541 et livré à la ville par les
commissaires royaux en 1661 après avoir mobilisé au moins cinq projets, plus
de dix maîtres d’oeuvre dont Nicolas et Dominique Bachelier, Pierre Souffron et
Jacques Lemercier, plusieurs sculpteurs et milliers d’ouvriers. L’ensemble des
acteurs font de l’ouvrage une grande oeuvre collective brutale, bizarre, inachevée
et déconstruite : on aura jamais, dans les ouïes du pont, sculpté les mufles et
dépouilles de lion sur les pierres en attente ; on aura démoli la porte de Souffron
qui mettait Saint-Cyprien trop à distance, baissé le tablier et les parapets de plus
d’un mètre, bouché ses premiers arches, transformé ses nuits en bariolage kitsch…
Mais le Pont-Neuf fait le gros dos et de tous ces projets, de cette longue
durée, il nous reste un grand espace public ouvert sur l’horizon où il ne s’agit pas
de rendre l’histoire lisible mais de renforcer le caractère des lieux.
Le Pont-Neuf par sa forme rend aussi compte de l’asymétrie de la ville entre
ces deux rives. La dichotomie entre la flamboyante accessibilité de la rive droite
et l’austérité des grands murs de brique des hôpitaux et des digues de la rive
gauche fondent un des caractères essentiels de la beauté de la ville. De plus
grâce à l’île du Ramier, à la Prairie des Filtres et anciennement à la ripysylve de
Saint-Cyprien, la première nature vient au contact du coeur de la cité jusqu’au
lieu d’étranglement de brique et de pierre formé par le pont et les hôpitaux. Du
haut du Pont-Neuf, en balcon sur le fleuve, dans et hors la ville, nous embrassons
un vaste territoire qui touche les Pyrénées.
Il y aurait de la part de la nouvelle municipalité une volonté de procéder autrement.
Un marché de définition va être lancé à l’échelle du centre élargi et un
autre spécifique pour la rue Alsace. Espérons alors que le Pont-Neuf devienne un
lieu d’expérimentation qui permettra en suivant d’ouvrir nos rues et nos places
à des jours meilleurs.
Article paru dans «Plan libre », revue de l’Ordre des Architectes Midi Pyrénées, 2009




