"Voici la maison primitive : Là se qualifie l'homme : un créateur de géométrie, il ne saurait
agir sans géométrie. Il est exact. Pas une pièce de bois dans sa forme et dans sa force, pas
une ligature sans fonction précise. L'homme est économe. La maison-type est summum
d'économie. Dans la géométrie, l'ordonnance porte en puissance la noblesse et la beauté. Un
jour cette hutte ne sera-t-elle pas le panthéon de Rome dédié aux dieux ?"
Le Corbusier, Une maison ,un palais, 1928.
"Tout y est ensemble : les hommes, les femmes, les enfants, les âmes, les vaches si belles, les
buffles, les chiens. Tout est calme, lent, harmonieux, aimable et tous parlent à voix basse et
modérée. Cette aventure sera un tournant dans ma vie".
Le Corbusier, Lettre à Yvonne, mars 1951, Chandigarh.
Au bout de la course 1951, à Chandigarh; contact possible avec les joies essentiels du
principe hindou : la fraternité des rapports avec le cosmos et êtres vivants, étoiles nature,
animaux sacrés, oiseaux, singes et vaches, et dans le village, les enfants, les adultes et les
vieillards actifs, l'étang et les manguiers, tout est présent et sourit, pauvre mais proportionné.
Le Corbusier, Mise au point, 1951
A 64 ans, au sommet de sa carrière, le choix de Le Corbusier d'offrir à son épouse un
cabanon de 16m2 en croûte de pin, accolée à une guinguette à Cap Martin dans le Sud de la France afin d'y passer tous les mois d'août est tout de même surprenant1. Pourquoi ce choix
d'une construction aussi simple ? En quoi ce cabanon éclaire l’oeuvre de l'architecte ?
L'habitat primitif traverse l’oeuvre corbuséenne sous ses trois formes essentielles : la
grotte, la cabane et la tente. Le Corbusier semble fasciné par ces structures vernaculaires.
Ainsi ses croquis et relevés des maisons turques, bretonnes, provençales, arabes nourrissent
l’oeuvre avec autant d'importance et parallèlement au "hors sol" du style international. Le
Corbusier dans une vision ethnographique analyse l'habitat local, préfigurant le "nouveau
régionalisme" théorisé par Giedion, qui, suite au huitième congrès des CIAM de Hoddesdon,
observe le travail de Candilis et Woods au Maroc, de Weiner et Sert en Amérique du Sud, de
Van Eyck en pays Dogon ou de Tyrwhitt en Inde.
Le 30 décembre 1951, lors de la conception du projet de Cabanon, Le Corbusier réalise
dans l'année deux voyages de un mois en Inde, pour la mise au point du plan de Chandigarh3.
Il en revient profondément marqué par cette culture, notamment par le Sannyasa, vie de
renoncement, dont le voeu de pauvreté fait écho à ses origines cathares-protestantes, à
l'homme naturel de Rousseau et à sa fascination pour la vie érémitique nietzschéenne lu dans
le Zarathoustra. Dans sa retraite provençale Le Corbusier - saddhu reçoit comme un sage que
l'on vient consulter : Brassaï, Sert, Gray, les proches collaborateurs et d'autres seront invités à
découvrir l'homme, simple, vrai et libre.
Durant ces deux voyages en Inde de 1951 Le Corbusier a aussi établi des relevés
extrêmement précis des maisons traditionnelles de la plaine du Punjab. Il détaille avec autant
de soin les modes de construction, d'habités que les formes architecturales. Ces relevés
servent à la conception des maisons des Péons, types d'habitat, les plus simples qui doivent
prendre place à l'arrière du Palais du Gouverneur sur le capitole de Chandigarh.
Comme Picasso, son alter ego inaccessible, Le Corbusier après guerre conçoit vite, dans
l'urgence de la captation de l'énergie créative : Chandigarh nécessite quelques jours, le
cabanon trois quarts d'heure. Ainsi le 30 décembre 1951 dans la salle de son restaurant,
Rebutato assiste à la naissance du projet4 : dans une seule pièce de 3,66 x 3,66 m sont
disposés sur un tracé en svastika, symbole de la ronde de la vie vue en Inde, une partie jour
avec penderie, table, 2 tabourets, bibliothèque et un coin nuit comprenant un lavabo, deux lits
séparés par une table basse et au sol deux tapis indiens. Un couloir de 0,70 x 3,66 sert de
transition entre cette pièce, le jardin et le restaurant. Le toilette ouvre directement et
curieusement sur la tête de lit.
Chose rare dans les modes de conception corbuséen, l'unité de vie est pensée de l'intérieur
sans qu'aucun dessin ne fasse apparaître ni sa dépendance formelle avec la guinguette
attenante, ni son inscription dans le paysage, la dualité esprit/matière, d'où doit ressortir
l'harmonie chère à l'architecte, passe ici par une violente opposition entre l'exiguïté forcée du
cabanon face à l'immensité de la nature.
Le cabanon est mis au point durant le premier semestre 52, par l'atelier de la rue de Sèvres
avec 2 ingénieurs extérieurs qui sont sollicités pour certains détails techniques, Jean Prouvé
pour les parties métalliques (il se désiste sans explication en milieu de chantier) et Charles
Barbéris qui avait travaillé sur le chantier de l'unité d'habitation de Marseille, pour les parties
bois. Tous les panneaux sont fabriqués à Ajaccio par l'entreprise de Barbéris, puis acheminés
par bateau et par train. Le Cabanon est monté à Cap Martin en juillet et habité par Le
Corbusier à partir du 5 août. Comme pour beaucoup de ses projets Le Corbusier pense au
travers de la conception de ce simple projet de lieu de villégiature à la mise au point d'un
standard où la question de l'ergonomie est essentielle.
Le Corbusier dispose à la même période d'un bureau minimum dans son appartement de la rue Nungesser et Coli7, d'un bureau sans fenêtre de 2,26 x 2,59 x 2,26 dans l'atelier du 35 de
la rue de Sèvres8 et de ce cabanon de 4,50 x 3,66 x 2,26 pour ses vacances à Cap Martin.
Dans ces trois lieux, Le Corbusier dispose donc d'une bulle minimum optimisée à sa mesure.
Coquille d'escargot au modulor, système régressif, le cabanon est un ventre pensé de
l'intérieur en rupture avec l'extérieur qui n'est jamais montré, alors qu'il fonctionne avec son
extension naturelle qu'est le jardin où l'on trouve douche, coin bureau du jour, coin bureau du
soir, l'atelier en fond de parcelle sous la forme d'une petite cabane de chantier9 et qui
fonctionne surtout avec l'immensité du paysage, de la Méditerranée où Le Corbusier matin et
soir descend religieusement se tremper.
Dans ces conditions de vie sommaires les époux viendront passer leurs étés de 1952 à
1956 puis après une interruption de deux ans, due probablement au décès de Yvonne, Le
Corbusier y reviendra seul passer les mois d'août de 1959 au 27 août 1965, date de la
baignade fatale. Cet événement donnera au lieu sa postérité, sa valeur historique. Le cabanon
nous apprend plus sur l'homme que sur son oeuvre artistique10, il n'est ni le testament, ni la
condensation de l’oeuvre mais plutôt le reflet du bon sauvage en paix dans la nature.
Article paru dans «Le Corbusier, Le bon sauvage en son cabanon »
AA, n°328, p. 44-47, Juin 2000.





